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S’empêcher d’en faire trop

Carnets de mission humanitaire au Viêt-Nam

s'empécher d'en faire trop
Editeur : Albin Michel

Je doute parfois qu’il soit permis de sauver l’homme d’aujourd’hui. Mais il est encore possible de sauver les enfants de cet homme dans leur corps et dans leur esprit. Il est possible de leur offrir en même temps les chances de bonheur et de la beauté.

Albert Camus. L’été 1946.

M. Mimoun se rend périodiquement au Vietnam, où il met sa technique au service des chirurgiens locaux et enseigne les gestes réparateurs. Il raconte les choix terribles que doivent effectuer les chirurgiens faute de disposer du temps et des moyens nécessaires pour traiter tous les candidats, ainsi que les conditions d'intervention, inimaginables en Europe.

Extrait

Les photos

Je n’ai jamais cherché à faire de l’humanitaire. J’étais méfiant. Je n’aimais pas le mot, je ne l’aime toujours pas. Cet argent dépensé, les motivations des gens, la publicité pour les dons à la télé, tout m’inquiétait. J’oscillais entre l’évident intérêt d’aider et une sorte de, oui, je peux le dire, de dégoût. Pourquoi ? Je ne savais pas bien et je n’avais pas cherché à creuser. Peut-être que cela m’arrangeait. Ne pas voir.

Certes, j’étais gêné par certains récits de mission. Je ne savais plus bien si c’était du tourisme, de l’entraînement chirurgical, une psychothérapie, une fuite des réalités quotidiennes, des vacances à bon compte, le goût de l’aventure, le syndrome du héros, avoir de beaux malades ou bien d’autres mauvaises raisons. Tout à la fois parfois. Mais toutes ces causes suffisaient-elles à bannir le sujet ? Ne valait-il pas mieux agir pour de mauvaises raisons intimes qui après tout n’impliquaient que la personne ? Je n’avais pas réfléchi à tout ça et je m’étais cantonné sans conscience à ne pas voir. Ne pas voir.

Mais on a beau ne pas voir, un jour on nous met la photo sous le nez. Alors, on peut fermer ses paupières très fort et plisser le front. Mais on se cogne au mur dès que l’on veut partir. Ce n’est pas un choix, on est contraint d’écarter les cils si l’on veut marcher. Et même si on ne laisse passer qu’un filet de lumière, on se retrouve devant les yeux des enfants. On peut mettre les mains devant son visage pour se cacher encore ou pour faire semblant de ne pas être là ou pour masquer ses larmes.

Les yeux des enfants, c’est ce qui m’est arrivé.

J’étais dans mon bureau en hiver et on m’a montré de photos d’enfants. Ce n’était que des fragments, des jambes, des bras, des mains, des coins de bouche, un œil vu de très prés, de trop prés pour que soit les yeux. Et puis dans la pile, un visage, un visage qui me regardait.

Les membres étaient estropiés, rétractés par la brûlure comme je ne l’avais plus vu depuis quinze années. Ces séquelles n’existent plus en France car les soins sont précoces et spécialisés. Mais là-bas, il va falloir d’abord survivre…

Je savais traiter ces déformations car mon patron, le professeur Serge Baux, m’avait transmis son savoir. A son époque, les dommages de ce genre étaient habituels et des techniques avaient été mises au point pour réparer, beaucoup par lui. J’avais vécu l’époque charnière où les soins chirurgicaux au stade aigu s’étaient améliorés et évitaient ces monstruosités. Cependant, j’avais traité beaucoup de grandes séquelles qui persistaient encore. A la vue des photos, j’avais avec effroi pris conscience que je pouvais traiter ces séquelles mais ma frayeur venait du fait que j’étais le seul dans mon service à pouvoir les traiter. Pourtant, j’ai des élèves qui sont de merveilleux chirurgiens, habiles et intelligents. Mais je savais qu’ils ne pourraient pas opérer ces enfants. Pourquoi ? Parce que je ne leur avais pas appris et je ne leur avais pas appris parce qu’il n’y avait plus de patients dans cet état. Heureusement bien sûr. Mais comment faire pour monter des équipes ? Le changement en France s’était fait petit à petit sans que je m’en rende compte. Les malades graves étaient de plus en plus rares et l’enseignement disparaissait. Une partie du savoir ou du savoir-faire s’évanouissait. Mais aujourd’hui, la nécessité de ce savoir s’avérait impérieuse. Je réfléchissais aux chirurgiens brûlologues qui pourraient se lancer dans ces soins avec moi. Ils étaient peu nombreux. Immédiatement, me vinrent à l’esprit, Jean-Michel Rives, Pannier et quelques autres.

A l’époque je ne connaissais pas Bernard. On me les présenta bien plus tard.

Jean-Michel se passionna pour le projet et le prit en main. Il s’investit beaucoup. Il constitua les équipes, le rythme des missions, l’organisation.

Cela fait cinq années maintenant et j’ai ça tourne. Je crois de mieux en mieux, le suivi des enfants, la maison de rééducation. L’enseignement est difficile mais j’espère que nous y arriverons. Mais est-ce vraiment un problème d’enseignement ou de volonté ?

Cinq années. A chaque mission, je voudrais faire un journal au jour le jour. Pour témoigner le plus directement possible. Une vérité brute non corrigée par le souvenir. Tout dire. Comme on le ressent au moment où on le ressent. Même si on se trompe et même si on pense le contraire le lendemain.