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S’empêcher d’en faire trop

Carnets de mission humanitaire au Viêt-Nam

s'empécher d'en faire trop
Editeur : Albin Michel

Je doute parfois qu’il soit permis de sauver l’homme d’aujourd’hui. Mais il est encore possible de sauver les enfants de cet homme dans leur corps et dans leur esprit. Il est possible de leur offrir en même temps les chances de bonheur et de la beauté.

Albert Camus. L’été 1946.

M. Mimoun se rend périodiquement au Vietnam, où il met sa technique au service des chirurgiens locaux et enseigne les gestes réparateurs. Il raconte les choix terribles que doivent effectuer les chirurgiens faute de disposer du temps et des moyens nécessaires pour traiter tous les candidats, ainsi que les conditions d'intervention, inimaginables en Europe.

Extrait

Principe de nécessité

Deux salles d’opération à Donaï mais quatre tables, deux dans chacune. Principe d’efficacité. On double le débit. Ça peut ne paraître pas raisonnable, mais ça nous plait. On converse, on se donne des conseils, on plaisante, on se raconte des histoires tout en s’occupant chacun de son patient. C’est insolite, cocasse mais ça marche.

Le lieu est singulier. Les murs sont délavés avec quelques auréoles plus foncées, le sol cimenté peint en crème et creusé de larges fissures. Au plafond deux grosses lampes accentuent le côté jaune de l’ensemble et des visages aussi. Jean-Michel prend le teint du pays, mais les yeux bridés empêchent la métamorphose. Aucune fenêtre, une porte en aluminium et en verre dépoli à poignée simple, une serrure qui n’a plus de clef, un peu de rouille. Pas de scialytique, devant chaque table un lampadaire qui serait certainement rêvé pour éclairer un pupitre, mais pas le ventre d’un gamin. Le pied colle à la table et empêche de tourner autour. L’aide ne peut se placer en face sous peine de faire des fautes d’asepsie, alors il se décale un peu ou se met à côté. Illusoire de focaliser le faisceau lumineux et les rayons touchent autant l’anesthésiste que l’ouverture du corps. Ni moi, ni Claude, ni Jean-Michel ne nous risquons à demander un meilleur éclairage. Pourtant, le vieux réflexe vient souvent à la bouche, mais nous ravalons notre salive. Une fois, Jean-Michel lance machinalement « Lumière » — c’est un leitmotiv constant d’habitude —, mais tout de suite après il se démentit d’un « non, non ce n’est pas la peine ». Il s’est retourné, m’a fait une grimace que j’ai comprise malgré son masque – elle veut dire qu’il l’a échappé belle — et nous nous sommes mis à rire. Il ne nous faut pas longtemps pour stopper ces tentatives de déplacement. Les périls sont multiples et je n’en citerais que quelques-uns. L’objet (il n’y a pas d’autre mot possible) tombe sur l’enfant rattrapé in extremis par Corinne, la lampe se casse et les morceaux heureusement atterrissent à côté du champ, le fil se débranche et plonge l’opérateur dans le noir absolu au moment le plus délicat, un clignotement irrégulier apparaît sans que personne ne comprenne pourquoi, à chaque coup de ciseau, il faut calculer jour ou nuit, maintenant ou plus tard. Les pauvres panseuses font ce qu’elles peuvent, elles amènent la lampe du bureau voisin, mais ça ne résout rien, c’est l’alimentation qui est défectueuse. Et puis ça se remet à marcher sans raison, ça s’est toujours remis à marcher. Alors, on entend l’un d’entre nous crier : « C’est bon, ne touchez plus à rien ». Et on voudrait du silence pour que plus rien ne bouge. Cette expérience unique nous a définitivement persuadés que le mieux est l’ennemi du bien et même que le mal vaut mieux que le pire.

Et tout ça dans la musique. L’équipe vietnamienne veut nous faire plaisir. Un vieux magnétophone braille des variétés françaises. Tout y passe Tino Rossi, Claude François, Brel, Cheila, Adamo, Barbara, Berger, Christophe, Ferre, Ferrat, Aznavour, Johny, Gainsbourg, Hardy, Montant, Birking et bien d’autres. Ils adorent, il y a beaucoup de karaoké au Vietnam. Nous en chantons quelques unes et pas seulement par politesse.

Les enfants rentrent et sortent dans cette ambiance de fête foraine autant que de sérieux. La plupart ne disent rien. L’opéré sort dans les bras de l’anesthésiste ou de l’infirmière, il dort encore. Le nouvel enfant rentre dans les bras d’une autre ou sur ses pieds. Parfois un enfant qui a défié la vigilance de ses parents se perd dans le couloir et rentre dans le bloc par hasard. Ce n’est pas son tour, mais comme au manège, il veut que ce soit tout de suite. Parfois parce que les soignants sont occupés ou tout simplement parce qu’on ne l’a pas vu, il s’installe dans un coin ou va toucher nos jambes. Les deux tables opératoires sont à moins de deux mètres l’une de l’autre. La salle n’est pas très grande. Que pensent-ils ses enfants lorsqu’ils découvrent des hommes et des femmes masquées ouvrant un bambin plein de sang au son d’un vieux tube français ? Croit-il à un jeu ? — Les portes du pénitencier bientôt vont… — Soupçonne-t-il un sacrifice expiatoire ? — Capri, c’est fini, c’était la… — Heureusement, ils n’en connaissent pas le sens. — La bohème, la bohème, ça voulait dire… — Pratiquement aucun ne pleure. — J’aurais voulu être un artiste pour pouvoir faire… — Je suis en train d’ouvrir un bras, tous les nerfs, tous les vaisseaux sont à nu – Marinella, quand tu m’as pris dans tes bras ? — Plus d’un qui n’a pas l’habitude vomirait au tableau – Tous les garçons et les filles de mon âge… — Mais le petit enfant regarde sans broncher le corps ouvert de son copain, intéressé, confiant. – Je suis venu te dire que je m’en vais… — « Non, je reste » a l’air de me dire l’enfant.

Les conditions sont déplorables, pensez-vous. On peut le croire. Tiens, une mouche se pose sur le muscle de l’enfant. On la fait fuir. Un peu de désinfectant et on continue. Déplorable, décidément. Alors quoi, que faire ? Rasons le bloc, plus aucun enfant ne sera opéré. Sortons une table, on en opérera deux fois moins. Nous sommes gâtés et nous ne nous en rendons même pas compte, notre raison s’égare. Principe de précaution, ce n’est pas de leur monde, vous rendez-vous compte ? De précaution ! Ici la douleur est manifeste et elle dure. Principe de précaution, je ne dirais pas abject, mais sans objet dans les rizières. Il faut qu’on se le dise : le principe de précaution est un luxe, le principe de nécessité est un combat.

Alors la mouche, les deux tables et tout le reste… Laissez-les dire, ils discutent dans des fauteuils moelleux et chantonnez un Johny ou un Gainsbourg ou… faites une galipette. C’est à peu près l’abîme qui sépare la précaution de la nécessité.