« Retour aux publications

Recherche bonheur désespérément

Sous la direction de René Frydman, et de Muriel Flis-Tréves (COLLECTIF)

Recherche bonheur désespérément
Editeur : PUF

La réflexion sur la pensée du bonheur n'a jamais cessé.
Pourtant, aujourd'hui, si l'idée et l'aspiration à une vie meilleure transcendent le temps et l'espace, ces données ne suffisent plus à nourrir la notion de bonheur. Serions-nous devenus nos propres tyrans, assiégés par l'idéologie environnante, recherchant l'efficacité et contraints à la recherche du plaisir, de la performance ? Tout est organisé - essais, discours, films... - pour que nous soyons écartelés entre rêve de bonheur et brutalité de l'existence.
Illusion et désenchantement. Si la réalisation des désirs est contrariée par l'échec devant la réussite, il n'y a pas d'apaisement et la douleur psychique reste intense. Le bonheur est devenu un impératif collectif, un devoir, une obligation telle que son absence serait ressentie comme une blessure béante. N'est-elle pas devenue culpabilisante, cette idée du bonheur, si on ne la réalise pas ? L'idée de bonheur serait-elle tributaire d'un sentiment de culpabilité inconsciente ? Ce volume rassemble les contributions du colloque du 4 et 5 décembre 2009 sous la direction du Dr Muriel Flis-Trèves, psychiatre et psychanalyste, et du Pr René Frydman, chef de service à la maternité Antoine Béclère.

Extrait

Rhinoplastie corps et âme

C’est une journée ensoleillée. La salle d’examen est contiguë à mon bureau de consultation. L’infirmière fait entrer une jeune fille, dix-neuf ans un plâtre sur le nez, suivie de son père et de sa mère. Le père et la mère anxieux sourient. La fille se sent comme sur une scène, le trac.

- Bonjour mademoiselle, elle me répond à peine. Allongez-vous. Je vais retirer le plâtre d’abord, écoutez-moi bien. À l’ablation, ne vous attendez pas aujourd’hui à avoir un joli nez. Il sera gonflé, surtout en haut. Vous aurez l’impression d’avoir le nez grec. La pointe aussi vous paraîtra grosse. Il faudra une petite semaine pour être présentable et ensuite quelques mois pour qu’il soit vraiment à son meilleur. La jeune femme jette un coup d’oeil à son père. Sa mère s’est assise.

Je décolle le sparadrap de son front et ses joues. Elle grimace un peu. J’évite de lui épiler les sourcils. Puis je prends le plâtre des deux mains et le dégage progressivement. La peau colle toujours un peu malgré les précautions.

- Vous allez m’arracher le nez, lance l’opérée moitié sur le ton de la plaisanterie moitié inquiète.

Je termine, le plâtre est dans ma main. L’infirmière nettoie délicatement les téguments et enlève les résidus de colle.

- J’en fais quoi ? demandé-je en montrant le plâtre. Je le jette ? La patiente hoche la tête (quelques rares patientes veulent le garder en souvenir). Surtout, les parents ne disent rien, ordonné-je. C’est votre fille qui doit donner le premier avis.

- Comment trouvez-vous, docteur ?
- Non, non. C’est vous qui allez me le dire. C’est votre avis qui compte.

Tiens, le bonheur revient au-devant de la scène : c’est votre avis qui compte. Peu importe qu’il me plaise, à moi, à sa famille, au monde entier s’il ne lui plait pas à elle. Le bonheur est personnel, peut-être égoïste, même s’il a besoin de témoin.

La minute est toujours magique.

- Levez-vous Venez devant la glace ?

Elle se dirige vers un petit cadre accroché à une colonne dans la pièce. On pourrait croire que dans le cabinet d’un plasticien, le miroir est primordial, que tous les murs en sont recouverts. Je ne le pense pas. C’est le miroir intérieur qu’il faut comprendre non pas seulement celui qui reflète à la perfection son anatomie. La patiente s’observe, mais ses yeux ne sont pas les miens. L’image réelle que je constate va changer l’image intérieure et c’est de cette image intérieure que dépend la réussite de l’intervention.

J’essaye de garder l’attitude la plus neutre possible pour ne pas influencer son jugement. Elle croise mon regard puis celui de ses parents et recherche désespérément un avis.

Je la place devant la glace, je m’interpose de sorte qu’elle ne puisse encore rien voir. Elle ferme les yeux.

- Ouvrez les yeux, mademoiselle.
- J’ai peur.
- Je sais.
- Ouvrez, allez. Elle ouvre les yeux. Bien, je m’écarte.

Ce n’est pas son nez isolé qui m’intéresse, mais son visage tout entier. Il y aura au moins un dixième de seconde où elle ne pourra tricher, où à sa mimique, je saurai ce qu’elle pense vraiment. L’intervention morphologique est réussie, mais seul son avis compte.

Pleine de bleus, le nez gonflé d’œdème, Caroline s’écrie :

- C’est magnifique !

Le sourire est radieux. La tension s’abaisse d’un coup dans la salle.

- C’est magnifique.

Même les parents sont surpris. J’ose :

- c’est un peu gonflé.
- Non, non c’est très bien.

L’avis n’est pas à l’évidence objectif. Elle ne peut encore rien voir d’harmonieux.

- Magnifique.

C’est incroyable, cette dissociation. Je fais signe aux parents de continuer à se taire. Naturellement, la réaction est disproportionnée. Quels mécanismes gèrent son esprit ? Caroline malheureuse avec sa petite bosse sur le nez, ce bout d’os et de cartilage de quelques grammes, un chirurgien la lui enlève et sa vie change. Pourquoi ?

La réponse est complexe. Elle garde encore sa part de mystère.

Attention, si le geste chirurgical entraine habituellement des répercussions très bénéfiques, il peut, s’il est mal employé, quelle que soit sa qualité,déclencher une chute psychique catastrophique.

Caroline examine ses traits. Défigurée par les bleus, elle répète :

- C’est magnifique.

Bonheur ou illusion du bonheur ?

Plus rien n’existe, la pensée concentrée sur le milieu du visage.

Bonheur ou illusion du bonheur, beauté ou chimère.

Collision du corps et de l’esprit : corps réel ou corps imaginaire ?

Peu importe.

On peut épiloguer…

Un être du plus profond de son cœur s’exclame : c’est magnifique. Plus rien à dire, rien à juger, rien à critiquer. Où réside le mal ?

Une étincelle de bonheur, les feux bénéfiques naissent toujours ainsi.

Bonheur ou illusion du bonheur… rires.

À ce moment précis, le chirurgien aussi est heureux.